DOSSIER TELETHON

La mise en spectacle de maladies rares, sur le mode du Téléthon, où le rôle de l’hérédité semble important, permet aux généticiens de déployer leur écran de fumée. Mais lorsque Daniel Cohen, le mécano en chef du Généthon, s’exprime dans Capital (mai 1996), il décrit son activité sans détour : “Identifier les gènes qui conditionnent les maladies (...) qui tuent entre 50 et 60 ans (...) Les maladies sur lesquelles je travaille touchent beaucoup de gens solvables et ont un fort impact économique.”* Où sont passés les myopathies ? L’essentiel est ailleurs. Il s’agit de généraliser la conception réductionnaire de la vie et de la maladie. Pour lui, “toutes les maladies ont un bruit de fond génétique” bien que “le rôle des gènes de susceptibilité à telle ou telle maladie ne se révèle qu’en fonction du mode de vie et d’autres facteurs”. Pauvres malades ! Ils n’ont vraiment pas de chance : des mutations hasardeuses dans leur arbre généalogique les ont prédestinés à être sensibles aux influenc es de l’environnement. Voilà comment, dans leur monde à l’envers, les généticiens escamotent l’essentiel, ou le considèrent comme annexe : les conditions de vie destructrices qui sont les nôtres aujourd’hui nous prédisposent à nombre de maladies, et même à des mutations dangereuses, bien plus que notre héritage génétique. Avec l’accélération de l’industrialisation du monde, les maladies se multiplient : d’anciennes pandémies reviennent au galop, comme la tuberculose ; de nouvelles apparaissent, comme le sida. Le cancer est en expansion rapide, en particulier à cause de l’accumulation de facteurs mutagènes, des pesticides aux radiations nucléaires. Fait symptomatique : le projet Génome humain est né dans le département américain de l’énergie, responsable du programme nucléaire des Etats-Unis, dans le cadre d’études sur l’identification des séquelles génétiques dues à l’irradiation après Hiroshima et Nagasaki. Dans cette œuvre de progrès, l’industrie pharmaco-médicale apporte sa pierre : ses “dommages collatér aux”, parfois mortels, que causent la consommation de ses marchandises et la pollution planétaire que crée leur production. Sur le terrain social mortifère qu’elle contribue à ravager, elle va même se refaire la santé. Après nous avoir gavés d’antibiotiques à en crever, elle nous met en garde contre leur “surconsommation”. Manifestement, elle prépare leur relève : les nouvelles drogues qu’elle crée par manipulation génétique.
La vision réductionniste de la vie, et donc de la maladie, n’est pas apparue avec la génétique moléculaire. Mais celle-ci amplifie et aggrave ce qui existait déjà dans la physiologie à l’époque de Pasteur. Hier, nous étions considérés comme des sacs d’organes. Aujourd'hui, à en croire le noyau dur des généticiens envoûtés par les théories de l’information, nous serions, pour l’essentiel, de la conception à la mort, gouvernés par le génome comme un ordinateur par son microprocesseur. Rien d’étonnant que, pour ces idéologues, la médecine relève de la programmation, de la correction des altérations, réelles ou supposées, des gènes. Ils comptent nous délivrer de nos bugs ! Bref, le gène pathogène est en train de prendre la place du germe pathogène dans le rôle de l’ennemi public numéro un. Ce qui présente l’immense avantage, pour les gestionnaires de la domination, de rechercher dans le génome de l’individu isolé, comme détaché de la société, la cause essentielle de son “dysfonctionnement” et même les outils néc essaires à sa “réparation”. L’idéologie médicale modernisée ne fait que traduire, dans le domaine de la santé, le phénomène de destruction des relations sociales non marchandes qui caractérise les conditions actuelles de survie.