Mc Grève

Le McDonald’s Strasbourg-Saint-Denis à Paris a été fermé pour raison de grève du 24 octobre 2001 au 15 février 2002. Soit plus de trois mois, une première et un record mondial. Les salariés demandaient la réintégration de cinq de leurs collègues licenciés, accusés de malversation (pour un montant de 1 million de francs). En fait, deux sont syndiqués, l’un avait d’ailleurs fait l’objet d’une tentative de licenciement en septembre, et les trois autres devaient se présenter prochainement aux élections de délégués du personnel. Le franchisé McDo, fidèle à la tactique de la maison mère, tente d’empêcher toute organisation de ses employés. Mais l’accusation est tellement aberrante que, pour tous les employés, elle n’est qu’un alibi, et la décision de se mettre en grève illimitée est vite prise. Les bons rapports entre la plupart des salariés et le poste occupé par les licenciés (manager) permettent une mobilisation rapide. C’est tout d’abord un sentiment d’injustice qui motive tout le monde mais immédiatement d’autres revendications émergent. Très vite, la discussion avec le gérant et McDo se bloque. Ils soufflent le chaud et le froid, rien n’avance. Ils utilisent leurs moyens de pression habituels : tentative de division et d’acheter les grévistes, coups de téléphone aux parents, désinformation, filage dans la rue… Les grévistes ne cèdent pas, restent unis et dénoncent chacune de ces tentatives. Ils tiennent quotidiennement un piquet de grève pendant plusieurs semaines et s’organisent malgré l’absence de leur syndicat. Le mot circule puis, suite à une bonne entente avec les grévistes, un comité de soutien se monte au bout de trois semaines. S’y retrouvent des syndiqués de Pizza Hut, Disney, Maxi Livres, Virgin, et d’autres syndicalistes, des individus organisés ou non, parfois mandatés. Les piquets et le comité permettent de prendre contact avec pas mal de salariés en délicatesse avec leur boîte : Kiabi, Go Sport, cars Suzanne, une entreprise du bâtiment…
Des actions sont menées par les grévistes seuls, au coup par coup. Le restaurant Strasbourg-Saint-Denis est occupé quelques jours pour empêcher le début de travaux, jusqu’à ce que les vigiles expulsent tout le monde. Chaque samedi sont organisés « les samedis noirs de McDonald’s ». Il s’agit de bloquer des restaurants et d’essayer de les faire débrayer. Ces « samedis » attaquent McDo financièrement, ainsi que son image de marque, mais surtout permettent de faire connaître la lutte auprès des clients, des passants, et des employés des autres restaurants. Même si le plus souvent ces derniers sont cantonnés par leurs supérieurs dans une pièce afin d’éviter tout contact avec les grévistes. Plusieurs restos se mettent en grève quelque temps : Champs-Elysées (1e plus grand resto d’Europe), Beaugrenelle, Rivoli, Bonne-Nouvelle, Opéra… Saint-Germain se met en grève tous les samedis en solidarité avec Saint-Denis, mais aussi pour revendiquer, par exemple, une prime de Noël (celle qu’ils obtiendront après quelques jours de grève sera supérieure à celle demandée initialement).
Parallèlement à ces actions, d’autres initiatives sont prises : actions auprès des prud’hommes (victorieuses), meetings, concerts, contacts avec les médias, interventions dans les meetings politiques (Attac, LCR…), une manif contre la précarité rassemblant plus de 2 000 personnes et pas mal d’enseignes en lutte, récoltes d’argent pour aider les grévistes pendant leurs 115 jours de grève, recherche de soutien tous azimuts.
Pour finir, la réintégration a été obtenue. Pour les autres revendications, rendez-vous est pris six semaines après la reprise du travail. Les jours de grève sont payés à 45 % et les salariés sont payés à 100 % pendant la durée des travaux (environ trois semaines). Cependant, tout peut être remis en cause si l’appel des prud’hommes est défavorable aux grévistes. De plus, la plainte pour vol, contre X, court toujours… Smolik, le gérant, a démissionné trois semaines après cet accord, une des revendications des grévistes. Le nouveau gérant a été choisi sur mesure, style grand frère reubeu : « Comme vous, je viens des cités, et McDo m’a donné ma chance », dit-il. Bref, ça promet.
A Saint-Germain, le gérant a menacé de virer les plus actifs des grévistes. Le restaurant est donc bloqué un temps par les salariés, puis un médiateur est nommé. Il leur dit qu’il faut enlever le scotch qui barre l’entrée du resto ainsi que toutes les affiches qui rendent la grève visible, et qu’il faudrait reprendre le travail, histoire de trouver une date pour discuter. Les employés se sont arrêtés aux recommandations sur le scotch…
MacDo, vexé par le camouflet de Saint-Denis, persévère dans une attitude bourrine. Cette grève crée un précédent, ce qu’ils avaient quand même évité de nombreuses fois, souvent par la force.
Outre la répression, le mode de fonctionnement des restos rend difficile l’installation de toute contestation. McDo recrute essentiellement des jeunes, souvent étudiants, dont c’est le premier emploi. Ils n’ont que rarement un modèle comparatif, sont heureux de trouver un taf et de toute façon ne comptent pas y rester longtemps. Sur ce point les plus précaires se trompent souvent. Au travail, les cadences sont infernales, la pression constante, on ne respecte pas les règles d’hygiène ni de sécurité. D’où un fort turn-over. Tout est calculé, le temps pour chaque opération, il y a toujours quelque chose à faire. D’un autre côté on crée aussi une ambiance familiale : on se tutoie, le gérant est paternaliste, il vient souvent du même milieu (homogénéité des employés par resto), beaucoup font des heures sup bénévolement. Les managers mettent la pression mais ne se comportent pas tous ou pas tout le temps comme des ordures, « si tu ne fais pas ce qu’il faut, tes collègues le feront ». On joue beaucoup sur l’affectif et dès que ça commence à râler, on prend les gens à part, on divise et on règle ça en famille.
McDo France développe le système des franchises, cela lui permet de contourner les obligations légales concernant les syndicats et de s’affranchir du coût de la gestion directe des ressources humaines. McDo n’intervient que pour protéger son image et éviter que les conflits ne fassent tache d’huile. C’est ainsi qu’ils ont soutenu financièrement le gérant de Saint-Denis afin qu’il ne cède pas. La grève du resto des Champs-Elysées, la présence de CNN et le relais médiatique en général ont plus dérangé McDo que tous les autres blocages.
La grève du restaurant de Strasbourg-Saint-Denis a permis par sa dynamique la résolution d’autres situations problématiques. Ainsi, lorsqu’un conflit a éclaté au Quick Barbès, une partie des employés s’est mise en grève et le soutien a été immédiat. Dans d’autres McDo aussi, cela a permis de mettre au clair certaines situations et de poser des jalons pour un début d’organisation. L’image de McDo « entreprise intouchable et sans problème » est pour l’instant ternie puisque depuis la fin de la grève plusieurs restos en France et en Europe s’y sont mis, et qu’une tournée a été organisée aux USA. Les salariés de Saint-Germain et des Champs-Elysées continuent à bouger. Ces derniers ont d’ailleurs coorganisé avec des employés de Virgin, la Fnac, Disney, une manif sur les Champs-Elysées, avec intervention dans toutes ces boutiques. Un des intérêts de cette lutte a été le regroupement de salariés mécontents de différentes enseignes (Quick et Pizza Hut pour les fast-food, Virgin, Disney, Maxi Livres…) et la rencontre avec d’autres militants. Ainsi le soutien apporté mutuellement fait sortir de l’isolement et donne plus de force à chaque intervention. Aussi, lorsque le conflit à la Fnac a éclaté, les grévistes se sont adressé à ce regroupement. Et lors de la manif organisée dans le Forum des Halles avec Go Sport, McDo et la Fnac étaient là…
La diversité des enseignes en lutte contredit l’idée qu’il y aurait de bonnes entreprises françaises et citoyennes en opposition au méchant MacDonald’s, symbole de l’exploitation à l’américaine et de la mondialisation. A travers ces luttes, ce sont les conditions générales de l’exploitation du travail qui sont mises en cause, notamment sous la forme qu’elles ont prise ces dernières décennies (mais qui ne sont que la continuation et l’intensification de l’Etat providence et du capitalisme de papa, en même temps qu’une réponse à la crise).
Il y a une dynamique de lutte plutôt fraîche au sein des emplois précaires. Souvent ce sont des jeunes ni militants ni syndicalistes. La plupart de ceux qui sont syndiqués ne le sont que pour des raisons de protection (de leur emploi). Chaque jeune des enseignes précitées peut raconter au moins une anecdote à l’encontre de « son syndicat ». Les gens syndiqués du soutien viennent plutôt de manière individuelle que mandatés.
Nul doute que ces luttes laisseront des traces, et espérons que la dynamique ne retombe pas trop vite. Comme ils disent : « Si on nous parle mal maintenant, hop, c’est la grève. »